« La vie de l’homme d’affaires est une vie de contrainte. »
Aristote, Éthique à Nicomaque

L’économie comme philosophie première ?
Une critique de la raison économique
Aperçu
Notre monde est traversé par la pensée et l’action économiques. L’économie s’est depuis longtemps étendue bien au-delà du domaine social de l’entreprise et de l’industrie ; il n’est plus un seul domaine de la société qui, au cours des dernières décennies, n’ait été soumis à une évaluation et une optimisation économiques : « It’s the economy, stupid! » lançait Bill Clinton à ses électeurs en 1992. L’économie est devenue « philosophie première », et la prospérité l’étalon auquel nous mesurons notre pensée et notre action : l’éducation est bonne parce qu’elle crée de la prospérité individuelle et collective ; la concurrence est bonne parce qu’elle favorise l’innovation, laquelle crée de la prospérité ; la diversité est bonne parce que les entreprises diversifiées réalisent des profits plus élevés, ce qui crée de la prospérité. – La liste pourrait se poursuivre.
Le résultat en est un accroissement de cette prospérité ainsi placée au centre, qu’il eût été impossible d’imaginer, même en germe, il y a deux cents ans. La classe moyenne des pays occidentaux mène une vie meilleure que celle de la riche noblesse du début des Temps modernes ; et des couches toujours plus larges de la population dans les pays émergents la rattrapent. Mais nous en voyons aussi les revers : la crise climatique et l’extinction des espèces nous montrent que nous avons vécu aux dépens d’autrui. L’obésité et les maladies psychiques sont les effets d’un monde économique qui séduit toujours davantage tout en exigeant toujours davantage. L’écart croissant entre les promesses marketing à court terme et la réalité vécue à moyen terme contribue en outre à la radicalisation du politique.
Les propositions avancées pour « sauver le système » tentent soit d’en résoudre les problèmes avec ses propres méthodes (long-term capitalism, RSE, etc.), soit remettent en cause l’approche de l’économie de marché dans son ensemble, sans pouvoir proposer d’alternative qui n’ait pas déjà fait la preuve de son échec. Depuis la « fin de l’histoire » diagnostiquée par Francis Fukuyama, il semble qu’il n’y ait plus d’issue. Si Pékin, Riyad et Washington obéissent à des systèmes politiques différents, l’économie, elle, fonctionne partout selon les mêmes règles. La liberté universelle prônée par les Lumières européennes s’est finalement réalisée comme liberté économique. – Mais cette apparente absence d’alternative signifie-t-elle que tous les domaines de la société doivent obéir à la logique économique ?
Le livre s’oppose à cette thèse. En trois parties, il expose comment une lecture spécifique de la philosophie moderne a servi de marraine à la pensée économique et la façonne depuis maintenant près de 300 ans. La pensée économique est égocentrique, fixée sur le présent et orientée vers le système. Elle a pu s’imposer parce qu’elle se relie sans heurt à notre pensée quotidienne et simplifie en outre radicalement les processus de décision. Elle est stabilisée par une nouvelle classe managériale, qui depuis longtemps déjà ne se contente plus de diriger des entreprises, par des discours sociétaux qui nous présentent l’économie comme la solution à tout problème, et par des éléments quasi religieux qui proposent un nouveau sens. Le livre montre dans quelles apories nous nous engageons avec la pensée économique, et comment nous pourrions et devrions penser autrement pour pouvoir de nouveau agir autrement en société.
La raison économique comme nouvelle philosophie première
La première partie retrace l’essor de la raison économique à partir des idées directrices de la modernité : l’autonomie du sujet, la fixation sur le présent et la pensée systémique. L’essor du sujet conscient de lui-même est retracé à travers les Méditations sur la philosophie première de René Descartes et la pensée fichtéenne de l’auto-position du moi. Pour la puissance temporelle de la conscience et la réduction du temps au présent, Augustin et Edmund Husserl servent d’auteurs de référence. Dans le même temps, le temps se fait rare pour la conscience moderne, ce que montre Martin Heidegger. Que le monde soit, pour la modernité, foncièrement rationnel et accessible à une systématisation, c’est ce dont témoignent exemplairement Georg Friedrich Wilhelm Hegel, ainsi qu’à nouveau Husserl.
Une lecture de l’histoire des idées économiques montre comment ces perspectives philosophiques se prolongent dans la doctrine économique et managériale, tant théorique que pratique, et gagnent en influence bien au-delà du champ étroit de l’entreprise et de l’économie. À travers des auteurs comme Hermann Heinrich Gossen, Gary Becker, Frederick Taylor ou Milton Friedman, on décrit le développement ultérieur de cet édifice de pensée économique, son imposition d’abord dans l’économie, puis finalement dans d’autres domaines de la société. Le sujet de la philosophie moderne devient homo oeconomicus, le présent devient Net Present Value, et le système de pensée devient système de management. La logique économique est adoptée avec empressement dans d’autres domaines de la société, comme le montrent les privatisations d’anciens services publics et l’auto-économisation du sport et de l’art.
La première partie s’achève par un examen des conséquences. Avec Niklas Luhmann, on peut montrer comment l’économie se stabilise en tant que sous-système sociétal, et pourquoi elle devient de ce fait également un facteur stabilisateur du système global. Pour cette stabilisation, elle est intrinsèquement contrainte à la croissance (Mathias Binswanger), laquelle se révèle, à y regarder de plus près, être une contrainte d’accélération à laquelle se trouvent exposés tous les domaines de la société. Celle-ci est comprise comme un trait transversal de la modernité (Hartmut Rosa). Certains théoriciens choisissent la fuite en avant et vantent l’« accélérationnisme » comme solution aux fractures de la modernité (Gilles Deleuze, Mark Fisher, Nick Land), une thèse qui ne convainc cependant qu’en partie (Benjamin Noys).
La stabilisation de l’économie en tant que système sociétal
La deuxième partie analyse les mécanismes de domination de la pensée économique. Elle soutient que nous avons, dans de larges pans de la société, perdu non seulement la capacité d’agir autrement, mais surtout la capacité de penser autrement. L’économie s’est établie comme philosophie première d’une manière qui évince toute autre pensée. Trois éléments déterminants peuvent être identifiés.
Premièrement. Contrairement au diagnostic selon lequel les grands récits seraient arrivés à leur fin (Lyotard), la pensée économique est parvenue, depuis une cinquantaine d’années, à leur administrer pour ainsi dire des mesures de survie. La libre circulation des personnes et des marchandises a en partie tenu la promesse de liberté ; l’émancipation des travailleurs a été rendue superflue par une redéfinition de la notion de propriété ; à la place de l’enrichissement de tous s’est substituée une nouvelle conception de la justice comme équité (John Rawls) ; et le salut des créatures est désormais recherché dans la durabilité et le purpose, minutieusement suivis au moyen d’indicateurs économiques.
Deuxièmement. Avec le « management », l’économie a fait émerger sa propre classe dominante, laquelle non seulement obéit partout dans le monde aux mêmes codes, mais dispose aussi, avec l’idée de « méritocratie », de son propre récit fondateur. Par les écoles, les universités, les associations de lobbying et de représentation d’intérêts, elle consolide son existence en tant qu’institution sociale. Elle s’est constitué un capital culturel propre, qui supplante le canon classique de la formation et produit de l’identité. Elle est en même temps plus fluide et, du fait de son imbrication avec la « classe moyenne », moins vulnérable que les classes dominantes antérieures. Certains de ses membres n’ont même pas conscience d’en faire partie.
Troisièmement. Nous devons à Walter Benjamin la description du capitalisme comme religion. Mais son caractère ininterrompu et la dynamique d’endettement qui le caractérise ne se sont pleinement révélés qu’aujourd’hui. Le culte capitaliste public est en outre complété et soutenu par la pratique spirituelle privée de la pleine conscience (mindfulness). Dans un enseignement autrefois bouddhiste, sécularisé et vidé de sa substance, le soi ne cherche plus à s’éteindre, mais à se renforcer. L’orientation autrefois religieuse vers l’autre, jusqu’au don de soi, est remplacée par une confirmation et une optimisation constantes de soi-même.
Au-delà de l’économie ?
La troisième partie recherche les failles présentes dans la pensée moderne, mais aussi dans l’agir économique. Elle montre où la pensée économique échoue sur le plan théorique et logique, et quelles options s’offriraient à nous pour penser autrement et agir autrement. Face aux crises, il n’y a pas seulement la nécessité de façonner autrement la société : nous avons aussi tout en main pour le faire.
Là où les paiements se substituent aux relations, la société conçue pour durer se dissout. L’autonomie du sujet se perd, car l’espace dans lequel l’autonomie peut être conquise n’est plus stable. En actualisant les paiements à leur valeur présente, nous dévaluons l’avenir. Conjuguée à l’illusion de l’argent selon laquelle tout serait substituable à tout et indéfiniment multipliable, cette logique prive nos enfants de leurs fondements vitaux, qu’il s’agisse de la nature ou de l’infrastructure sociétale. Mais dès aujourd’hui, nous augmentons déjà le risque inhérent au système. La fréquence des crises de ces dernières années n’est pas le fruit du hasard, elle est structurellement inscrite dans le système.
Pourtant, nous pourrions penser autrement. Nous pourrions concevoir le sujet non pas comme homo oeconomicus, mais, avec Emmanuel Levinas, comme sub-iectum, comme assujetti à l’exigence de l’autre, comme un sujet qui ne devient sujet que par la responsabilité envers autrui. Nous pourrions considérer le temps non pas comme un facteur limitant qu’il s’agirait d’optimiser, mais comme l’expression de la relation à l’autre. Et nous pourrions comprendre, avec Marcel Mauss et Jacques Derrida, que tout échange commence par un don, lequel rend possible une vie au-delà de l’illusion économique de la rareté.
Si nous pensions ainsi, nous pourrions formuler les conditions d’un autre vivre-ensemble, qui définiraient des exceptions justifiées à l’emprise de l’économique : l’éducation et le secteur bancaire, l’art et la presse critique, les infrastructures et le soin en seraient de tels domaines. Nous remettrions en question le rôle des mécanismes incitatifs qui nous suggèrent sans cesse la rareté là où nous vivons dans l’abondance. Et nous oserions réorienter l’éducation et la formation vers l’autonomie de jugement (Mündigkeit, Adorno) plutôt que vers la rentabilité.