L’impossibilité de l’éthique économique
Conférence, ESSEC/Institut Catholique
Paris, 18.12.2023

L’éthique, nous le verrons, a toujours déjà commencé avant nous et sans nous. C’est donc difficile de trouver un commencement. Mais il faut se décider. Aussi ai-je choisi une citation de Niklas Luhmann, un sociologue allemand de la 2e moitié du 20e siècle. Il disait :
« La cause a un nom : l’éthique économique. Et un secret, à savoir ses règles. Mais mon hypothèse est qu’elle fait partie de ce genre de phénomènes, comme la raison d’État ou la cuisine anglaise, qui prennent la forme d’un secret parce qu’ils doivent garder secret le fait qu’ils n’existent pas. »
Dans un monde économique qui ne cesse parler d’éthique, de RSE, de bien commun et de responsabilité des entreprises, ces propos pourraient nous paraître étranges sinon absurdes. On travaille dur pour faire réussir un « capitalisme responsable », notamment dans cette chaire qui nous offre ce soir l’opportunité de nous rencontrer et d’approfondir nos réflexions sur ce qu’on appelle toujours un peu trop vite et trop simplement « le bien commun », « l’éthique économique » ou encore « le purpose », comme si l’on savait ce que c’était.
Mais même si l’on ne sait pas, c’est du moins un grand mouvement qui s’est formé pour refonder le capitalisme : L’État français a décidé la loi PACTE, qui permet aux entreprises de définir leur raison d’être et d’adopter la qualité de « société à mission », le World Economic Forum a abandonné la Shareholder Value comme seule cible des entreprises, ainsi que l’American Business Roundtable qui réunit plus de 100 grandes entreprises américaines de la lettre A comme Alphabet, Amazon ou Apple à la lettre Z comme Zebra Technologies, mais également Microsoft, les grandes banques, les grands cabinets de conseil et d’audit, les pétroliers, les assurances…
On a l’impression que le monde bouge. Ce ne sont plus seulement les bénéfices qu’il faut chercher, mais un « purpose » qui va au-delà du pur intérêt économique. Mais définir ce purpose, c’est compliqué : le World Economic Forum a élaboré 21 indicateurs-clés (et 34 indicateurs complémentaires) pour harmoniser les rapports des entreprises sur la RSE. Et les grands cabinets d’audit accompagnent volontiers le mouvement parce que les consultants juniors aiment ce genre de travail et parce que les dirigeants s’attendent à un nouveau business. Honni soit qui mal y pense.
Le purpose est devenu un instrument de marketing pour être attractif sur le marché du travail ; les activités vertes permettent un prix plus élevé ; et la diversité des équipes fait monter les bénéfices en général, comme plusieurs études essaient de le montrer. Larry Fink, le PDG de Blackrock, disait que les entreprises avec un « purpose » étaient plus profitables. Mais ce n’est pas nouveau. Everybody’s talking their own books. C’est le cas depuis toujours dans le monde économique.
Et c’était la raison pour laquelle Adam Smith nous prévenait de ne pas miser sur la bienveillance des autres mais sur leurs intérêts propres. Après des siècles de vifs débats philosophiques dans lesquels les philosophes visaient à réconcilier – sur le plan théorique – les intérêts des individus en tant qu’individus et les intérêts d’une communauté composée des mêmes individus, Adam Smith a changé radicalement la perspective.
La révolution qu’il a déclenchée consistait à ne plus chercher l’arbitrage entre les biens individuels différents les uns des autres et le bien commun, mais à affirmer l’identité des deux. Si seulement tout un chacun poursuivait son intérêt propre sur un marché libre, la main invisible ferait en sorte que le maximum de bien commun que l’on pourrait raisonnablement attendre et atteindre soit atteint.
Cette idée a connu un immense succès et a formé nos sociétés d’aujourd’hui. Son succès ne vient pas de nulle part. Il s’explique par le fait que cette idée s’inscrit parfaitement dans la pensée philosophique des temps modernes. Pour les modernes, le sujet individuel n’existe plus par la grâce de Dieu mais par sa propre pensée. Il ne doit plus sa vie à des règles éternelles et à une société bien cadrée, mais à son propre savoir-faire, son engagement et son travail. L’homme devient maître de son destin. L’idée que le bien de l’individu pourrait être modéré pour n’importe quel but supérieur a perdu toute sa crédibilité parce que rien n’existe plus qui vaut plus que l’individu. Et l’individu, c’est dans la pensée moderne le sujet conscient et puissant qui optimise son utilité.
L’histoire est plus complexe, mais pour faire simple : l’économie a remplacé la théologie comme philosophie première, comme science directrice de nos sociétés. Ce n’est plus Dieu qui est à l’origine et à la fin de tout ; l’alpha et l’oméga, c’est moi.
Tant que chacun est vraiment le maître de son destin, par exemple comme entrepreneur, ce système suit une certaine logique, même si l’on peut mettre en question l’hypothèse de l’égalité des hommes sur le marché et se demander si ce n’est pas un système pour les puissants qui exploitent les faibles.
Mais, dès que je ne suis plus maître de mon destin mais travaille pour quelqu’un d’autre, la question se pose de savoir comment l’autre peut se rassurer que je poursuive bien ses intérêts et non pas les miens. C’est ce que l’on appelle le « principal agent problem » et ce problème fait naître le système de « performance management ». Le taylorisme donne des buts individuels, établit le contrôle et la surveillance dans les entreprises et lie la paie aux résultats. D’abord dans les usines et l’industrie privée, ensuite dans les services publics et dans l’administration de l’État. Bill Clinton, Tony Blair et Gerhard Schröder l’ont introduit dans leurs pays.
Et maintenant, pour assurer la poursuite des buts non économiques, nous nous servons de ce même outil économique de « performance management ». Les objectifs sont peut-être nouveaux. La méthode ne l’est pas. De la même manière que les entreprises et les sociétés ont été calibrées pour l’efficacité, la croissance et la prospérité à l’aide de benchmarks au cours des cent dernières années, nous organisons désormais un marché pour la bonne conduite éthique, sur lequel les meilleurs doivent s’imposer dans le cadre d’une libre concurrence.
C’est là la deuxième révolution. C’est le fait que nous disons au conducteur de bus, à l’infirmière ou au médecin à l’hôpital, aux professeurs dans les Grandes ou petites écoles : « Nous te payons pour que tu fasses ton travail ; et nous te payons 15% de plus pour que tu le fasses bien, parce que nous savons, que, honnêtement, tu ne veux pas le faire bien mais que tu veux optimiser ton utilité. Tu es paresseux et pour te donner des raisons de te lever le matin, on te promet de te payer davantage. »
Je caricature, mais c’est un vrai problème qui se pose à plusieurs niveaux :
(1) Nous dévalorisons le service rendu : notre bien-être, la formation de nos jeunes, les soins pour nos vieux. C’est évident que tout cela a ses coûts pour la société, mais dès que je les traduis en prix individuels je remplace la relation médecin-patient, enseignant-élève par une relation économique entre marchand et acheteur. Se lever pour soigner les malades, c’est autre chose que se lever pour gagner 15% de plus.
(2) Ces systèmes fonctionnent mal dans des environnements complexes : il y a des analyses macro-économiques et des expériences qui montrent que les gens réagissent bien aux incitations simples, mais pas du tout aux systèmes complexes. Or l’éthique ne relève ni du porte-à-porte ni du contre-la-montre.
(3) Et finalement, si les systèmes deviennent complexes, j’ai besoin des gens les plus intelligents pour réguler les relations entre les parties prenantes. Mais ce n’est pas dans ce domaine que nous devrions employer les meilleurs. C’est vraiment déplorable que tous les talents des Grandes Écoles s’orientent vers les banques, les cabinets d’avocat, de conseil, d’audit ou même vers Bercy. On en aurait tant besoin à d’autres endroits.
Je crains que nous ne réussissions pas à rendre nos sociétés plus éthiques si nous continuons de cette façon. Nous sommes loin d’avoir compris le défi diagnostiqué par Luhmann. Nous essayons de rendre le système économique plus éthique en introduisant des indicateurs, des rapports, des systèmes de gouvernance ; mais nous ne questionnons pas le cœur du problème : l’éthique n’est pas un appendice de l’économie. Elle se distingue fondamentalement de l’économie par son objectif et par sa méthode.
L’objectif de l’économie est d’optimiser mon utilité : je suis prioritaire par rapport aux autres. Autrui n’intervient dans cette pensée qu’en second lieu, comme instrument, comme moyen pour atteindre une fin, ma fin. Il est un travailleur à la chaîne, un vendeur ou un PDG. En tout cas, interchangeable à tout instant ; il ne s’agit jamais de lui, mais toujours de sa fonction dans un système qui sert à mon utilité.
En revanche, le regard éthique sur le monde me place en deuxième position, me secondarise. Selon le philosophe Emmanuel Levinas, la première question de la pensée ne serait plus « Suis-je ? Est-ce que j’existe ? » ni « Comment puis-je survivre ? », mais « D’où est-ce que je tire le droit de prendre la place de mon prochain – la nourriture, l’eau, l’air que je respire ? » – La première question en vue d’autrui est mon souci de sa survie. Ma première pensée est une préoccupation éthique. Dans le vrai sens du mot : elle me préoccupe, elle m’occupe préalablement à ma pensée envers moi-même.
Levinas s’explique : s’il n’y avait que moi et l’autre et que je ne voulais pas être coupable de sa mort, je devrais, dans le cas extrême, donner ma vie pour la sienne ; il n’y aurait aucune justification éthique à ma survie au prix de sa mort. Il peut y avoir une justification ontologique ou économique, mais pas de justification sur le plan éthique. Dans ma survie, la mort d’autrui me concerne.
C’est cette perspective, la perspective éthique sur le monde, qui se passe de la main invisible et me responsabilise radicalement. L’éthique est la philosophie première. – Bien entendu, ce n’est pas une éthique qui se présente comme un manuel de savoir-vivre, un ensemble de règles sur ce qui se fait et ce qui se ne fait pas.
C’est une optique, une perspective, un regard – une manière de voir le monde et notre relation avec autrui.
Et c’est ce regard éthique qui est au cœur des hommes et des femmes qui travaillent dans nos hôpitaux et nos EHPADs, chez les pompiers, la police et l’armée, dans les services publics. L’objectif principal de ces hommes et de ces femmes n’est pas d’optimiser leur utilité mais d’aider autrui. Il faut simplement les laisser faire. Là, j’en suis convaincu, Adam Smith avait tort. Il faut miser sur leur bienveillance.
Si nous ne croyons plus que l’homme ait la volonté et la capacité d’être bon et de faire du bien, nous ne croyons plus en l’humanité de l’homme. Il faut être prudent, il ne faut pas être naïf. Mais la croyance que nous puissions résoudre nos défis éthiques avec des moyens économiques nous amène à une société moins humaine. Une société de cibles et de contrôles.
Ce n’est pas la fin de l’économie. Pas du tout. Autrui n’est pas unique, il y en a beaucoup et mon temps est limité, donc, comment fais-je l’arbitrage ? Comment faire la part des choses entre eux ? Quelle est ma responsabilité envers qui exactement ? Qui a le plus besoin de moi, qui plus que les autres ? Quels compromis dois-je faire et en faveur de qui ?
Il faut faire le calcul. Mais in fine le calcul ne pourra qu’informer ma décision, il ne pourra jamais la prendre. Les grandes questions sont indécidables et doivent pourtant être décidées. – L’aporie de la responsabilité. D’une responsabilité que les ordinateurs ne sauront jamais assumer : à la fois fardeau et dignité de la condition humaine.
Je vous remercie.